Jean-Francois Mopin : An unusual writer
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In Memoriam

The first chapter (in French)


Il me reste sept ans de vie. Ce qui signifie que je mourrai dans quatorze ans jour pour jour, si je ne me suis pas trompé dans mes calculs. J’ai conscience de l’incongruité de ce que j’écris et je ne suis pas sénile malgré mon grand âge : je suis né en 1805 et je viens d’avoir 109 ans, aussi invraisemblable que cela puisse paraître.


J’écris ces pages pour témoigner que Dieu existe, et le Diable aussi. Oh ! je ne les ai pas rencontrés personnellement, mais j’ai eu affaire à leurs avocats. Laissez-moi vous expliquer.


Je m’appelle Pierre Veneur et je suis mort en 1815 en même temps que ma sœur Charlotte. Nous n’aurions pas dû mourir. Ce n’était pas prévu. C’était un accident, une erreur. Car l’erreur n’est pas humaine : il arrive à Dieu d’en commettre.


Un groupe de grognards défaits et déserteurs, revenant des champs de bataille, pourtant lointains, où l’Histoire venait de s’écrire à l’encre rouge, avait fait halte dans les bois près de notre bonne ville de Senlis. La nouvelle s’était répandue chez les enfants ; si j’osais j’ajouterais « comme une traînée de poudre », mais ce serait d’un goût douteux, comme vous l’allez voir.


Attisés par la curiosité, nous nous mettions au défi les uns les autres d’aller voir de plus près. Aucun d’entre nous n’avait encore vu de soldats au sortir de la bataille, et ces héros nimbés de mystère excitaient notre imagination et stimulaient notre soif d’aventure. Mais nul n’osait s’approcher du bois, encore moins y pénétrer.


Au soir, Charlotte, plus téméraire ou plus inconsciente, ou simplement parce que c’était la seule fille du groupe et qu’elle ne voulait pas nous en céder, décida de se lancer et partit vers le bois. Enhardi par son exemple, soucieux de protéger ma sœur, que j’adorais, et vexé sans doute de m’en faire remontrer par ma cadette, je la suivis.


Dissimulés dans les fougères, nous approchâmes doucement. Un renard déboula devant nous et nous faillîmes fuir, mais aucun de nous ne voulait paraître couard aux yeux de l’autre. L’émulation a toujours été très forte entre nous. Morts de peur, nous avons tout de même choisi de poursuivre notre route. Guidés par le bruit, nous trouvâmes bientôt le campement des soldats, assis autour d’un feu. Rampant, nous approchâmes assez près pour pouvoir les toucher. Nous nous tapîmes derrière des tonnelets, fiers de poser la main sur des objets appartenant à des braves de la Grande Armée. Il s’agissait en fait de barils de poudre. Les artilleurs les avaient emportés avec eux, Dieu sait pour quelle raison.


Ils étaient ivres et bruyants, titubant et gesticulant en hurlant des ordres incohérents. Rien à voir avec les glorieux combattants de nos rêves. C’était donc cela, la Grande Armée qui avait conquis l’Europe ? Nous étions déçus, et déjà j’imaginais les mensonges que nous inventerions en retrouvant nos amis.


Soudain – avait-il perdu la raison ? – l’un d’entre eux saisit une poignée de poudre et la jeta dans le feu. Elle explosa, déclenchant leur hilarité. Un autre l’imita, puis un troisième. Bientôt, tous cinq prenaient part à ce feu d’artifice d’opérette. Prêts à battre en retraite, nous vîmes l’un des artilleurs ouvrir le tonnelet devant nous pour y prendre de la poudre. Mais une brindille enflammée s’envola sous le souffle d’une autre explosion, et retomba dans le baril.


Nous fûmes alors devant une estrade, où siégeait un homme à la longue barbe blanche. A nos côtés se trouvaient deux des soldats, miraculeusement dessaoulés.


Un homme en noir surgit derrière nous :


- Ces hommes ont tué et se sont tués. Ils ont enfreint presque toutes les Lois. Ils sont à nous, dit-il.


- Objection ! dit un homme en blanc subitement apparu. Ces hommes se sont battus pour défendre leur idéal et leur famille. Ils n’avaient guère le choix. Quant aux autres infractions, elles ont été commises sans malice. Par faiblesse. Et ce suicide est pour le moins involontaire. Nous les attendions. Sinon, pourquoi aurions-nous fait en sorte qu’ils emportent ces barils ? Ce soir, ils étaient sous l’emprise de l’alcool, et donc irresponsables. Ils sont à nous.


- L’affaire est entendue, conclut le juge. Vous savez que l’alcool n’est en aucun cas une excuse. Nous avons même souvent débattu pour savoir si ce n’était pas une circonstance aggravante. Ces hommes ont tué pour se défendre, mais ils ont aussi fui le combat, ils n’ont donc pas d’idéal. Attendu leurs autres crimes, ils ont mille fois mérité l’En-Bas. Le soldat Jacquet, cependant, a perdu la raison lors de la dernière escarmouche. En tant que simple, il vous revient monsieur Gabriel. L’autre est à vous, monsieur Méphistophélès.


Les deux artilleurs disparurent dans une lumière aveuglante. Effrayés, Charlotte et moi nous tenions enlacés. Nos notions de théologie étaient rudimentaires, mais nous avions compris que le sort de nos âmes était sur le point de se décider. Nous étions donc morts, mais peu importait. Seule existait la peur, qui nous paralysait.


- Affaire suivante, appela le juge.


- Pierre et Charlotte Veneur, dit une femme que nous n’avions pas vue.


- Comment ? tonna le juge. Mais ils n’ont rien à faire ici ! Nous ne les attendions pas avant un demi-siècle, au bas mot.


- C’est que, reprit la femme, il y a eu une erreur. Ils étaient cachés derrière le baril et nous ne les avions pas vus. Il était prévu qu’ils auraient peur du renard, rebrousseraient chemin et raconteraient une histoire extraordinaire à leurs amis. Mais quelque chose n’a pas fonctionné. Notre service d’intelligence ne les a pas suivis.


- Nous en reparlerons avec monsieur Michel, coupa le juge. En attendant, qu’allons-nous en faire ? Messieurs, je vous écoute.


Interdits, nous étions spectateurs de notre propre procès. Ils venaient de dire que nous n’aurions pas dû être là… cela signifiait que nous avions fait une bêtise. Pourtant nous ne craignions pas l’enfer. Notre seule peur était d’être séparés. Ils l’avaient bien fait avec les soldats. Pour des enfants comme nous, l’éternité était un concept intangible. Mais la séparation, elle, était une éventualité concrète. Et Charlotte représentait ce que j’avais de plus cher au monde. J’en arrivais presque à penser que, s’ils voulaient nous séparer, je les supplierais de nous envoyer en enfer ensemble (il me paraissait plus facile d’y obtenir des places). Nous venions de commettre deux péchés, que l’on m’avait toujours présentés comme capitaux : l’orgueil et la curiosité. Ils ne pourraient pas nous refuser la damnation. En même temps, j’espérais tout de même que l’On nous enverrait au paradis.


Toujours muets, nous nous serrâmes plus fort encore.


- Ces jeunes âmes, commença Gabriel, sont innocentes. Elles ne savent pas encore de façon informée ce qui est Bien et ce qui est Mal. Certes, elles ont quelques péchés mineurs à leur passif. Mais ce sont des enfants. Sans malice. Sans méchanceté. Leur unique vrai tort est de s’être trouvés au mauvais endroit au mauvais moment. Allons-nous leur faire payer notre erreur ? Je ne pense pas. Ils sont à nous.


- Objection ! intervint son adversaire. Cette fois il ne s’agit pas de mort naturelle. Mon Client n’a pas contresigné leur arrêt de mort, que je sache. D’accord, ce sont des enfants et les enfants Lui reviennent, mais c’est trop simple de voler les petits avant qu’ils aient le temps de pécher. C’est malhonnête. Ces deux-là, malgré qu’en ait mon estimé confrère, me semblent particulièrement prédisposés. Vous avez fait une erreur. J’invoque un vice de procédure. Il faut les réintégrer.


- Vous savez bien que c’est impossible, répondit le juge, dont je me plaisais à croire qu’il était saint Pierre : je trouvais réconfortante cette homonymie avec mon juge. La dernière fois que Son Fils a ainsi joué avec le hasard et réintégré quelqu’un, les conséquences ont été catastrophiques.


- Alors je demande une mise à l’épreuve, déclara l’avocat du Diable. Un contrat Proserpine.


- Fort bien, acquiesça le juge. Mais vous savez comme moi que certaines clauses sont caduques et ne sauraient s’appliquer dans le monde moderne. En conséquence, j’arrête que chacune des parties pourra, à la date de sa convenance, intervenir une fois pour amender ce contrat. Pourvu, bien entendu, que l’amendement soit canonique. Ces changements seront portés à la connaissance des prévenus par notre greffier, madame Sibylle. Cet arrangement vous convient-il ?


Les deux hommes de loi manifestèrent leur assentiment. S’adressant alors à nous pour la première fois, Pierre (si c’était lui) nous expliqua en quoi consisterait notre épreuve :


- Jeunes gens, vous vivrez chacun cent ans. Mais vous ne vivrez pas en même temps. Chaque année, à la date d’aujourd’hui, quand l’un de vous s’endormira, l’autre se réveillera à sa place. Toutes les traces de celui qui aura disparu seront effacées, de sorte que personne ne remarquera la substitution. Pour le monde entier, votre frère ou votre sœur sera mort dans l’explosion. Vous serez les seuls à savoir que l’autre continue à exister dans une réalité alternative.


A votre réveil, vous retrouverez normalement votre corps dans l’état où vous l’aurez quitté. Vous ne vieillirez que lors de vos années de veille. A la fin de votre temps, vous serez ramenés ici pour être jugés selon vos actions. Avez-vous compris ? Avez-vous des questions ?


Des questions ? Nous avions compris la seule chose que nous étions en mesure de comprendre : nous allions être séparés, pour toujours. En fait ce n’était pas pour toujours, juste pour la vie. Mais une vie de cent ans, pour un enfant, c’est une éternité. J’ai beaucoup regretté de ne pas avoir posé de questions à ce moment-là, mais comment aurais-je pu savoir ? Je ne verrais plus Charlotte, ma Charlotte, ma sœur adorée. Rien d’autre ne comptait, et j’en oubliais même de quémander l’enfer.


Nous nous regardâmes dans les yeux. Son image s’imprima en moi ; je la vis comme jamais encore je ne l’avais vue, ni ne la verrais plus. Je pense qu’une étincelle de son âme passa en moi, et une parcelle de la mienne en elle. Nous fûmes plus proches qu’il est possible de l’être. Nous étions un.


Une lumière crue m’aveugla. Je serrai Charlotte contre moi.


Lorsque la lumière disparut, je me retrouvai dans mon lit, mon oreiller dans les bras. C’était le 22 juin 1816. Un an s’était écoulé. Pourtant, pour moi, nous étions le lendemain.

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