Jean-Francois Mopin : An unusual writer
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Le Bandeau

The first chapter (in French)


Elle relut la lettre. L’auteur inconnu lui proposait un jeu à la fois pervers et intriguant : il voulait devenir son ami le plus intime, son confident, mais ne voulait pas révéler son identité. Elle devait deviner qui il était. Était-il trop timide pour l’aborder ? Était-il trop laid ou trop vieux ? En tout cas il savait écrire et sa lettre exerçait sur elle une étrange fascination. Elle était flattée que quelqu’un qui savait écrire des lettres aussi belles s’intéressât à elle. Après tout elle était très quelconque, sans originalité, remarquable en rien, timide, et n’avait pas d’amis véritables.


Comme toutes les jeunes filles de son âge, elle rêvait de vivre une aventure hors du commun, d’être adulée et aimée comme dans les romans. Son éducation, conservatrice et un soupçon religieuse, l’avait bercée d’illusions. Elle attendait l’Homme de sa vie, ne savait pas encore embrasser avec la langue, et se sentait une Cendrillon d’avant le bal. Quand ses parents l’emmenaient danser le soir elle prenait soin de rester sage, en fille d’institutrice de village bien élevée. Il y avait bien quelques garçons qui tentaient de la peloter un peu au passage, mais la crainte du regard maternel l’avait toujours incitée à se dégager de ces étreintes, dont elle se souvenait avec envie une fois couchée.


Et pourtant elle se languissait de connaître les plaisirs de la chair. Dans le secret de sa chambre, tous les jours, et parfois même plusieurs fois par jour, elle se faisait du bien. Elle avait découvert ça à l’âge de sept ans, et n’avait jamais pu se défaire de cette habitude. Elle savait que c’était mal et que sa mère l’aurait punie si elle l’apprenait. Elle avait peur d’être découverte et de la honte qui s’ensuivrait. Une fille qui se masturbe, quelle opprobre ! En se lavant, elle dirigeait la douche vers son intimité et laissait l’eau lui faire l’amour, en pensant aux garçons qu’elle avait rencontrés ou aux scènes d’amour dans les films grand public qu’elle avait vus à la télé, en compagnie de ses parents. Ils étaient tous gênés dans ces moments là, et n’en parlaient jamais. Elle s’était fait de ces instants une image idyllique et léchée, comme au cinéma où tout se passe toujours de façon merveilleuse.


Et aujourd’hui voilà qu’un inconnu lui proposait une relation extraordinaire. Il ne parlait pas de sexe, ni même d’amour, seulement de confiance, de dévouement et de fidélité. Cet ami sans nom serait son ticket pour un monde dans lequel elle serait princesse. Elle aurait un ami, qui deviendrait peut-être son amant un jour si elle le démasquait. Cette idée lui paraissait romantique et romanesque à la fois. Il disait ne pas vouloir précipiter les choses : le désir et la faiblesse des corps faussaient les relations humaines, et en éliminant tout contact physique ils ne pourraient que vivre plus intensément leur relation. Elle qui croyait en l’amour et confondait encore désir et sentiment fut séduite d’emblée. Elle se sentait coupable d’accepter cette liaison imaginaire, plus encore que si elle avait une vraie aventure secrète. Le mystère et la perversité de ce qu’elle se préparait à vivre l’effrayaient et l’enivraient. C’était un bien étrange cadeau d’anniversaire.


Elle fit ce qu’il demandait : pour signifier son acceptation, elle mit une jupe le lundi suivant. Mentalement, elle dressa une première liste de coupables possibles : ses camarades de classe, les professeurs, ceux qui prenaient le car avec elle… Mais elle savait que la liste était interminable. Tous ceux qui pouvaient l’apercevoir étaient suspects.


Pour se donner bonne conscience, elle se dit qu’elle pouvait mettre fin à ce jeu à tout moment. Il avait été très clair : il ne la harcèlerait pas, ne ferait que ce qu’elle voulait. Elle pouvait aussi se dire qu’il n’était pour rien dans le choix de sa tenue, qu’elle aurait de toute façon mis une jupe ce jour là, elle qui n’en mettait jamais. Mais cette mauvaise foi ne masquait pas la réalité : elle désirait voir où il la conduirait. Sans compter qu’elle tenait à découvrir qui il était. Si elle abandonnait, elle devrait vivre sans jamais savoir qui lui avait écrit, en soupçonnant tout le monde d’avoir commis cette lettre tapée en italique sur papier bleu.

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